Camille Prunet
Projet d’exposition, 2021
C’est une pratique du dessin pensée dans ses limites et ses porosités que déploient les œuvres d’Emmanuelle Mason. En investissant les qualités de ses matériaux de prédilection, comme le tissu, elle produit des formes organiques qui s’épanouissent hors des cadres traditionnels du dessin.
Délicate et troublante, la démarche de l’artiste fait se côtoyer la douceur supposée du support papier et une esthétique aussi séduisante que trash par instant. Bousculant les codes, elle vient brûler littéralement le support, quand ce ne sont pas les murs qui sont attaqués pour révéler leur histoire matériologique cachée.
L’exposition propose de plonger dans un univers constitué de formes jouant sur leurs multiples lectures possibles. Elle s’invente comme une mise en tension entre la visibilité et l’absence et s’articule autour de trois types de geste explorant de nouvelles techniques : la coupure, la brûlure et la suture. Chacun des espaces de l’exposition accueille le résultat d’un geste singulier.
Les productions inédites présentent un traitement spécifique du dessin, tantôt chauffé, tissé ou entamé. Ce traitement original du dessin explore ses frontières : le trait, parfois invisible au premier regard, surgit soudainement et se révèle avec force.
La salle première salle accueille un wall drawing, affleurant à même la peau du mur, afin d’y chercher les traces archéologiques d’un passé dessiné, enfoui sous quelques couches géologiques. La fragilité des sillons révélant le substrat du lieu se fait dans un geste contenant paradoxalement une forme de violence. Le mur de présentation est attaqué, creusé, gratté, afin de dévoiler ses filons secrets. Le dessin, d’abord imperceptible, se révèle à l’observation. Les gravats tombent au sol, témoignant de ce travail de dévoilement.
A proximité, des relevés micro-topographiques, réalisés à l’aide d’un papier humide et d’un frotton, exposent un dessin fragmentaire de l’histoire du lieu. Ces empreintes subtiles, présentées dans des vitrines éclairées, incitent le spectateur à se pencher et à déchiffrer une trace mémorielle.
Format et hors-format, support et hors-support dialoguent ainsi dans cette salle qui devient une mise en abîme de questionnements traversant le dessin contemporain. Dans l’escalier menant à cette première salle, un dessin tissé pend du plafond et de grands formats de papier découpés au scalpel invitent déjà le public à être attentif aux dessins dissimulés dans la matière.
Il s’agit de percevoir le trait délicatement formé par les ombres portées. Le dessin apparaît comme une micro-sculpture de papier, dans une transition vers le wall drawing. Le questionnement sur le trait se poursuit sous la forme d’un autodafé dans la salle suivante. Un geste de brûlure s’épanouit sur les murs du centre d’art.
Emmanuelle Mason y expérimente la possibilité d’une survivance du trait. Les formes surgissent paradoxalement de la flamme qui lèche dangereusement un tissu de soie brodé.
Une autre série, performative, résulte d’une brûlure solaire : à l’aide d’une loupe, l’artiste s’assoit au soleil les jours de canicule et concentre les rayons du soleil sur le papier jusqu’à la tombée de la nuit. Elle se confronte à la résistance de la matière papier comme à ses propres limites physiques.
Brûler, c’est aussi toucher du doigt une planète qui bout. Le dessin émerge alors de la ruine pour déployer par le trait les contours d’un monde organique sans cesse menacé.Dans un troisième geste, Emmanuelle Mason investit la salle 1 avec la broderie et le tissage. S’interroger sur son double statut d’artiste et de mère s’est imposé comme une évidence, tout comme le recours à la broderie et au tissage qui lui permet de surveiller ses adorables petits monstres.
Traditionnellement associées à la féminité, ces activités sont réinvesties et détournées par Emmanuelle Mason pour expérimenter un des-sin qui, de la translation d’un point sur un plan, devient un fil enchevêtré dans l’espace. Des broderies de petite fille faisant pipi, des dentelles noires au crochet redessinant l’espace, nous rappellent que l’enfance comme la féminité n’échappent pas au présupposé de douceur.
Les œuvres ne sont donc pas seulement l’occasion de détourner la broderie pour repenser le dessin, elles présentent aussi une vision transgressive et jouissive de la féminité et de l’enfance.
D’autres dessins, réalisés par ses enfants et coloriés par l’artiste, offrent un imaginaire en partage. L’exposition prend possession des espaces du centre d’art et crée une rencontre inattendue entre le dessin et des médiums et techniques exogènes à son champ.
La mise en espace des œuvres souligne cette dimension expérimentale et offre de cette façon une vision renouvelée, singulière, du dessin, à la fois sensible et perturbatrice.